L’horoscope du golfeur

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un concours de nouvelles sur le thème du golf. Il n’a pas été récompensé ni apprécié. J’espère qu’il plaira à certains des lecteurs de ce blog.

Article mis en ligne le 28 juin 2026

par Pierre

Depuis le décès de sa chère Simone avec qui il avait partagé tant de parties, Roger n’avait plus touché ses clubs de golf qui prenaient la poussière au fond du garage.
Il avait continué chaque semaine à survoler d’un œil distrait les rubriques du Journal du Golf, pas tant par intérêt que parce que cet abonnement avait été le dernier cadeau de son épouse.
Pour respecter son souvenir, il avait continué chaque année à le lire.

Depuis quelque temps une nouvelle rubrique était apparue qui avait vite suscité son intérêt. Il s’agissait d’un petit entrefilet en dernière page présentant l’horoscope golfique de la semaine.

Cette rubrique ne tarissait pas d’un certain humour :
« Aujourd’hui sera une journée à part »
« Vous entendrez le chant du petit oiseau »
« Attention au survol de l’aigle »

Cela l’amusait ; progressivement lui vint l’envie de nettoyer ses clubs et de se rendre quelquefois au practice.

Ce matin, Roger déjeuna d’un meilleur appétit. Il attendit le passage du facteur et se surprit à accélérer le pas pour récupérer dans la boîte aux lettres l’exemplaire du Journal du Golf.

Ces dernières semaines l’horoscope était devenu très personnalisé. Roger ne se l’expliquait pas. Peut-être une des applications de l’Intelligence Artificielle ?

Délaissant les articles, Roger lut directement l’horoscope du jour :
« Roger, sur le golf aujourd’hui ne passe pas à côté du coup de foudre. Une rencontre pourrait changer le cours de ta vie »

Cette phrase fit passer sur le visage de Roger une ombre de tristesse. Il pensa à Simone l’amour de sa vie, il lui revint en tête la dernière promesse qu’elle avait exigée de lui, dans ce qui avait été son dernier instant de lucidité, avant que la pompe à morphine lui enlève tout lien avec la réalité :
« Mon Roger, promets-moi que lorsque je serai partie tu ne resteras pas seul. J’ai été tellement heureuse avec toi. Je veux que tu fasses le bonheur de quelqu’un d’autre. Tu te trouveras une jolie golfeuse n’est-ce pas ? Je ne serai pas jalouse tu sais. Tu pourras même jouer avec elle nos parcours préférés. »
« Tais-toi Simone, je n’aimerai toujours que toi »
« Roger promets-moi, je ne veux pas que tu finisses seul ta vie. »
« D’accord, mon amour je te le promets… un jour peut-être… »

Simone était parti il y a 5 ans. Roger se surprit à sourire.
Était-ce le moment de tenir cette promesse ?

Avec un soupir, Roger chargea le sac dans la voiture et prit la direction du clubhouse. Il y avait peu de joueurs en ce moment et il eut la possibilité de jouer seul, ce qu’il préférait…pour le moment.

Le ciel était un peu chargé en ce début d’hiver, le temps frais idéal pour jouer. Lorsque Roger prit le départ, portant comme toujours son sac, il aperçut une golfette à côté du green. Il n’y aurait pas prêté attention sans la tenue rose fluo de la golfeuse qui semblait jouer seule. Alors que Roger s’avançait vers sa balle après un joli drive, il aperçut la tenue fluo qui finissait de putter et se dirigeait vers le tee numéro 2. Une belle silhouette.
Alors qu’il se concentrait pour son attaque de green, Roger ne put s’empêcher d’admirer le swing fluide de la femme en rose. Joli swing ma foi.
Le parcours se poursuivit de façon fort agréable. Roger jouait plutôt bien pour un golfeur qui n’avait pas touché les clubs depuis si longtemps, et entre 2 coups, il admirait de loin cette silhouette élégante et élancée qui le précédait.
Roger se mit à sourire en pensant à l’horoscope. « Serait-ce… »
Ses pensées furent interrompues par le premier coup de tonnerre.
Concentré dans sa partie, il n’avait pas remarqué à quel point le ciel s’était assombri.
Le deuxième coup le surprit au départ du 6, le trou le plus éloigné du clubhouse, les premières gouttes se mirent à tomber. Il était plus sage de rebrousser chemin et de rentrer. L’éclair suivant tomba visuellement très près, sans doute à quelques kilomètres à peine et la pluie redoubla.
La golfette s’arrêta à sa hauteur et une voix mélodieuse lui parvint malgré le crépitement de la pluie sur le toit : « Je vous emmène ? Vous êtes trempé et l’orage se rapproche c’est dangereux. »
Il murmura un timide merci. Pendant que la golfeuse rose slalomait entre les flaques du chemin en direction du clubhouse, un éclair terrible traversa le ciel et la foudre sembla tomber sur le golf cette fois. Il l’observa à la dérobée. Elle n’était plus très jeune, sans doute à peine plus que lui, mais son visage avait gardé une grande finesse de traits, et lorsque ses yeux verts croisèrent son regard, il put y lire une lueur joyeuse et espiègle. « N’ayez pas peur, je suis une bonne conductrice. »
Roger sourit sans répondre.
Cinq minutes leur suffirent pour être au clubhouse. Roger descendit en la remerciant ; avant qu’il ait eu la possibilité de l’inviter à boire un verre, elle le devança : « Je dois filer, je n’ai pas le temps aujourd’hui, nous partagerons un 19ème trou la prochaine fois. » Elle lui sourit et s’enfuit vers sa voiture.
Au bout de quelques instants Roger se rendit compte qu’il était toujours debout sous la pluie, un sourire béat aux lèvres.

Il se dirigea vers sa voiture qu’il avait laissée sur le parking du practice, de l’autre côté de la route. La pluie s’était arrêtée soudainement, laissant place à un brouillard épais.

La tête pleine de promesses d’avenir, Roger traversa…sans regarder. Il n’entendit ni le moteur ni le coup de freins. Sa dernière pensée fut pour ce swing fluide et ce sourire charmeur qui se confondit avec le visage de Simone.

« Que s’est-il passé ? demanda pour la deuxième fois le policier alors que le médecin tirait la couverture de survie au-dessus du visage encore souriant de Roger.

« Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu, je n’allais pas vite » répondit en pleurant la conductrice assise au bord de la route.
Le policier pensa qu’elle était bien jolie dans sa tenue de golf rose fluo.